FRANCE-ISRAEL

LES RELATIONS FRANCO-ISRAÉLIENNES

Lorsqu’il s’agit d’évoquer la diplomatie française au Moyen-Orient, viennent se contredire deux adages assez populaires. On évoquera dans la même phrase « la politique arabe de la France » et « l’indéfectible amitié franco-israélienne ». Or, au delà de coïncidences ponctuelles d’intérêts, aucune alliance long terme n’a jamais existé entre l’État hébreu et ses semblables arabes, les israéliens se contentant au mieux d’une paix froide comme c’est le cas avec la Jordanie ou l’Égypte. Comment dès lors la France peut-elle mener une politique favorisant le rapprochement avec les États arabes tout en aillant pour allié indéfectible une nation considérée comme ennemie par ces mêmes États arabes?

Si ces deux adages n’ont toujours rien perdu de leur superbe, ce n’est pas parce qu’il y a une part de vérité dans chacun, mais parce qu’il sont tous les deux faux. Les prendre au mot, c’est se tromper de fil directeur dans la description des stratégies diplomatiques française et israélienne. À l’exception des systèmes totalitaires où l’idéologie prime, les États défendent avant tout leurs propres intérêts, et les États israélien et français ne font pas exception à la règle. Cela implique que le degré de proximité entre les deux a varié en fonction des contextes internationaux.

L’évolution des relations franco-israéliennes a un début, qui remonte non pas à l’indépendance de l’État d’Israël, mais à la période du Yishouv, c’est à dire des implantations sionistes. On date les premières interactions entre les deux parties en pleine première guerre mondiale. Elles s’insèrent dans le contexte des accords secrets de Sykes-Picot, signés entre la France et le Royaume-Uni le 16 mai 1916. Mais un soutient seulement théorique est apporté par la France aux sionistes car il ne se traduit pas dans les actes, les français préférant suivre de loin l’évolution politique de la Palestine mandataire pour affaiblir au moment opportun le concurrent britannique.

Jusqu’à la seconde guerre mondiale, la diplomatie française n’évoluera pas sur ce point. Mais en 1943 et en 1945, la France doit concéder l’indépendance à la Syrie puis au Liban, ce qui marque son affaiblissement sur la scène internationale. Les français choisissent de communiquer cet affaiblissement proche-oriental aux concurrents britanniques pour réduire l’écart de leurs puissances respectives, et par effet de relativité retrouver leur rayonnement international. C’est ainsi que certains soutiens logistiques seront apportés aux sionistes. Ils se traduiront généralement par le transit de navires remplis d’armes ou de clandestins via la France. L’Altalena chargé d’armes ou l’Exodus bondé de réfugiés en sont les exemples les plus connus. La France votera favorablement au plan de partage proposé à l’Assemblé Générale des Nations Unies en 1947, et, à partir de cette date, va se nouer progressivement une solide alliance avec l’État hébreu que l’évolution du contexte régional ne fera que renforcer.

Et pour cause, le 1er novembre 1954 éclate la guerre d’Algérie. Le FLN, chef de file de l’insurrection algérienne est soutenu par l’Egypte de Nasser, l’ennemie mortel d’Israël. Le fringant Nasser, véritable star du mouvement socialiste panarabe souhaite s’affirmer aux yeux du monde comme l’icône des mouvements tiers-mondistes. Or, il n’est nulle meilleure garantie de la solidité d’une alliance que l’existence d’un ennemi commun. Pour couronner le tout, Nasser décide en 1956 de nationaliser le canal de Suez afin de mettre définitivement un terme à l’influence occidentale dans la région. C’est la provocation de trop pour les dirigeants français, qui signent un accord secret tripartite avec les britanniques et les israéliens pour prendre à revers les ambitions égyptiennes: c’est la célèbre campagne de Suez, ou le point culminant de l’alliance franco-israélienne.

Mais au delà d’accords stratégiques permettant de faire face à des ennemis communs, une véritable coopération culturelle, universitaire, intellectuelle, et scientifique va se développer entre israéliens et français. Le rapprochement franco-israélien sera tel que Golda Meir fera appel à la France pour développer son programme nucléaire, ce qui bouleversera les rapports de force entre Israël et ses ennemis, cantonnés au seul droit d’obtenir un nucléaire civil.

L’arrivée au pouvoir du général de Gaule en 1958 change pourtant la donne. En homme d’État, il estime que l’alliance franco-israélienne dessert les intérêts français et envisage de nouvelles perspectives. Dans un contexte de guerre froide, il constate que bon nombre d’États arabes ne sont pas inféodés aux États-Unis ou à l’URSS, porte un intérêt croissant aux hydrocarbures de ces derniers, et voit dans l’évolution démographique de ces pays un marché de consommateurs important. Les accords d’Evian du 18 mars 1962, qui marquent la fin de la guerre d’Algérie lui laissent les mains libres pour rompre son alliance avec Israël et mettre à bien ses plans. La guerre des 6 jours intervient comme le prétexte parfait. Il condamne vivement l’offensive israélienne, et consomme la rupture avec son ancien allié.

Succèderont à de Gaulle, les Présidents Giscard et Pompidou. Conformément à la ligne du parti gaulliste, le RPR, ils ne cesseront de renforcer davantage les liens entre la France et les États arabes, tout en continuant de s’éloigner d’Israël. L’affaire des vedettes de Cherbourg, au cours de laquelle des agents du Mossad viendront subtiliser des vedettes mises sous embargo dans les eaux françaises est un des symptômes les plus connus de l’inimitié qui sévissait entre la France et Israël à cette époque.

Mais la dégradation des relations franco-israéliennes atteindra son paroxysme lorsque le Président Valéry Giscard d’Estaing ouvrira en 1975 une représentation diplomatique officielle de l’OLP à Paris. Nous sommes alors deux décennies avant les accords d’Oslo, c’est à dire au moment où les attentats commis par l’organisation palestinienne sévissent sur le sol israélien. Pire encore, Giscard décide d’un rapprochement avec l’Irak et vend une centrale nucléaire à Saddam Hussein qui promettait la destruction d’Israël. Pour achever la glaciation de ses rapports avec Israël, Giscard refusera de livrer Abou Daoud, l’organisateur des attentats de Munich, réfugié sur le sol français, tandis que son Premier Ministre Raymond Barre témoignera de la plus grande indifférence à chaque fois que le terrorisme frappera les juifs français au nom de la lutte contre Israël.

Cela peut paraître paradoxal d’un point de vue contemporain, mais c’est sous un Président de gauche que les relations franco-isréliennes reprendront une certaine vigueur, et, ironie de l’histoire la droite était majoritaire pour la première fois de son histoire en Israël à ce moment. Mitterrand est élu en mai 1981, et profitant de la diversification des approvisionnements énergétiques qui constitue la fin de la dépendance de la France aux régimes arabes, il rééquilibre sa position sur le dossier israélien. Fait sans précédant, il se rend en Israël en 1982, visite Yad Vashem (le musée des martyrs de la shoah), et prononce un puissant discours à la Knesset au cours duquel il insiste sur la nécessité d’une paix entre israéliens et palestiniens. Mais ce réchauffement des relations est à tempérer, car cela n’empêchera pas le Président français de faire évacuer en pleine guerre du Liban (1982) sur des navires français un Arafat alors pourchassé par l’armé israélienne.

Le Président Jacques Chirac conservera globalement le même équilibre politique que son prédécesseur, même si sa ligne restera plus trouble. Il n’a cessé de multiplier déclarations et actions contradictoires en étant capable de se rendre aux obsèques de l’ancien Président Syrien Hafez el Assad tout en célébrant le cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’État d’Israël. Néanmoins, un gros passage à vide mouvementera sa relation avec les dirigeants israéliens lors de la seconde intifada lorsque ces derniers l’accuseront de négligence à propos de la multiplication des actes antisémites en France. Il faudra attendre la visite du Président israélien Moshé Katsav en 2004 pour mettre fin à l’incident.

L’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, souvent qualifié de pro-israélien, suscitera de grands espoirs côté israélien qui seront partiellement déçus. S’inscrivant dans la continuité de ses deux prédécesseurs, une réelle proximité sera constatée sur les plans militaire, commercial, et scientifique, mais pas sur le plan politique. L’inimitié de Sarkozy pour Netanyahu, que le Président français qualifiera de « menteur », ou bien les votes positifs de la France pour l’adhésion de la Palestine à l’Unesco et à l’Assemblée Générale des Nations Unies en tant qu’observateur non membre en sont les exemples les plus probants.

Le Président Hollande, élu en 2012, reste le moins lisible de tous les Présidents Français sur la question des relations franco-israéliennes. Alors qu’individuellement, il a régulièrement adopté des positions favorables à Israël comme au début de la guerre de Gaza de 2014 en affirmant le droit d’Israël à se défendre, le quai d’Orsay et le parti socialiste ont systématiquement pris le contrepied de ses déclarations. Derniers exemples en date: le vote pour la reconnaissance de la Palestine au parlement en 2014, ou bien la récente très controversée résolution de l’Unesco sur les lieux saints de Jérusalem. On peut néanmoins espérer que la France, durement touchée par le terrorisme ces dernières années, resserre à l’avenir ses liens avec Israël afin de profiter du savoir faire israélien en matière de renseignements et d’anti-terrorisme.

Loin d’être monolithiques, les relations franco-israléliennes ont donc fortement varié au cours du temps. Leur évolution a été le fruit de conjonctures internationales à des instants donnés, mêlées aux convictions politiques des différents chefs d’État, français comme israéliens. Ni alliés, ni ennemis, israéliens et français ont toujours favorisé le rapprochement de leurs États, mais jamais au dépend de leurs propres intérêts. Loin des fantasmes complotistes d’une France soumise au bon vouloir des dirigeants israéliens, ou d’une France par essence antisémite dans sa politique étrangère, la proximité entre ces deux États s’inscrit dans un éternel vacillement, et c’est là, l’assurance de sa normalité.